Le Chiquito. La serveuse pétille du regard mais s'emmerde royalement.










A peine je pose mes fesses sur un banc que mon voisin me tape la causette en distribuant des miettes de gateaux sec à des pigeons rabougris. La cinquantaine avancée, il me raconte avec amour toute sa jeunesse d'apprenti platrier à Alger, sa rencontre chanceuse avec un colon d'influence et la scolarisation miraculeuse de sa petite nièce dont la directrice d'école refusait l'entrée.  Il est fier d'être berbère et me fait l'apologie de sa "noble race", surtout de l'entente naturelle entre eux et les français. Je l'écoute et je dessine toute la vie de ce marché ambulant ou les cassettes vhs oubliées cotoient les sandales d'occasion et les valises à bon prix. Il aime ma façon d'écouter et d'observer. On met en commun notre philosophie de vie, moi en tant qu'artiste, lui en tant qu'ancien berger dans les villages d'Algérie.
Il me dit qu'un artiste, c'est un personnage important, qu'il doit faire attention à chaque mot qu'il prononce, à chaque idée qu'il révèle. Un artiste ne doit pas parler pour rien, c'est quelqu'un qu'on écoute car c'est lui qui a le pouvoir de faire de belles choses à partir de se qu'il voit. Créer de la beauté et donner le sourire aux gens, c'est ce qu'il y a de plus sincère et de plus heureux. J'acquièce et on regarde ensemble le passage des gens et des marchands.
Il pleut, il se rue sur sa toile de marchandises tendue au sol. Il me dit droit dans les yeux qu'il s'appelle Tahar, je lui renvoie mon enchantement de l'avoir rencontré.
Je claque mon livre de croquis et m'engouffre dans le métro.
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